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Auteur : Michel CADENCE Imprimé par Maury |
Un roman à
l'écriture sensuelle, qui découvre la France profonde
à travers les yeux d'un jeune Africain. Reprenant le mythe
d'Hamlet, Michel Cadence lui apporte un regard contemporain, et
l'enrichit d'un dénouement inattendu.
Au second
degré, l'auteur aborde son thème favori : le rôle
du hasard dans la destinée. Ainsi, la vie serait faite d'une
succession d'aléas qui s'emboîtent, avec un
déterminisme rigoureux, pour réaliser le destin ?
Ces questions sont
complexes, mais rassurez-vous, la lecture de ce livre est
aisée, et l'histoire vous prendra par la main.
ANGE
Le fils
Extrait
Qu'est-ce que je fous ici ? C'est tous des cons. Ma mère voit le monde par le petit bout de la lorgnette. Elle ne supporte pas qu'on fasse quelque chose, enfin autre chose. Le lycée, je m'en branle. Tous des petits cons, elle ne peut pas comprendre ça. Qu'est-ce que j'en ai à faire des diplômes ? Papa en est bourré, il en sort de ses poches comme les poils du nez d'un poivrôt. Et alors ? Il a une vie minable. Depuis combien d'années il n'a pas baisé maman ? Il dit qu'il se fout du fric, mais il en manque sans arrêt pour terminer cette putain de maison. J'en ai ras le bol de cette baraque. Il n'y a rien de fini dedans. Avoir trimé dans des études en chimie nucléaire pour passer sa vie dans une bétonnière, quelle merde. Et moi ? Je suis aussi con que les autres. Je m'emmerde ici mais j'ai pas le courage de me barrer. Et pour faire quoi ? Les filles me débectent, je fais semblant de les chasser, mais au fond je m'en fous. Pourquoi je suis comme ça ? Pourquoi je ne suis pas comme les autres ? J'irais au lycée sans râler, j'apprendrais mes leçons, je trouverais super de mettre la main au cul des filles, je rigolerais en buvant un coup avec les copains, à l'aise quoi ! Pourquoi ça ne me branche pas du tout ? Il n'y a plus rien qui me branche, même les mecs, j'en ai marre. Marcel, il me tape sur les nerfs. Bien sûr que ça m'excite de voir tous ces types qui se caressent dans les pissotières de Mende, mais finalement ce n'est pas mon truc. Laure, pourquoi je n'ai pas le droit de l'aimer ? Putain ! Elle est jeune, elle est belle, elle est vachement branchée, surtout de la tête, et puis elle m'excite vraiment. Je n'ai jamais bandé en dansant contre une fille, sauf avec elle. Pourquoi c'est interdit ? On n'est pas obligé de faire des gosses quand on fait l'amour. Des gosses, je n'en aurai jamais, c'est sûr que je n'en veux pas ; faire des petits cons comme les autres ou des tarés comme moi, à quoi ça sert ? Je suis seul, vraiment tout seul.
Extrait
Sa prière achevée, Slimane resta assis sur son tapis pour méditer. Il se rendait compte qu'il les avait chassés de leur territoire. Sans doute qu'ils avaient l'habitude de se retrouver ici chaque soir. Il était arrivé dans leur maison et, sans leur en demander l'autorisation, il avait choisi cet endroit pour prier. Il aurait pu dire sa prière dans la chambre qu'il partageait avec Ange, mais il aurait eu l'impression de se cacher. Non, sans les provoquer, il voulait affirmer sa différence. Seulement, visiblement, il les avait mis mal à l'aise. Dans son village, il y avait des chrétiens ; quand ils priaient à côté de lui, il n'était pas gêné. Que faisait-il au milieu de ces étrangers ? Était-ce seulement l'envie de voyager qui l'avait amené ici, dans cette terre aussi ingrate que la sienne ? D'une main distraite, il caressait son tapis. Son père le lui avait donné au moment de son départ, roulé dans une feuille de papier journal. Il l'avait fait consacrer par un grand marabout pour qu'il préserve son fils des pensées impies qu'on rencontre forcément au cours d'un voyage. Slimane était sensible à cette protection, car il ne se sentait véritablement en sécurité que dans cette position. Des forces puissantes entouraient cette maison. Que s'était-il passé ici autrefois ? La terre même sous cette terrasse souffrait. Il sentait le sol vibrer. Son tapis sacré le protégeait contre ces maléfices, mais il se demandait sur quels démons il allait marcher tout à l'heure.
Extrait
Diane et Ange étaient assis sur le lit. Elle avait été surprise quand son fils était entré gentiment dans sa chambre et l'avait embrassée comme il le faisait autrefois. Elle ne savait plus comment le juger. Le petit garçon turbulent et indocile avait eu une adolescence particulièrement pénible. Quand elle le voyait ivre, un joint à la main, tenant des propos déplacés, elle ne pouvait s'empêcher de penser que c'était un dépravé. Elle en souffrait, car elle n'avait pas cette fibre maternelle qui aurait dû, pensait-elle, lui faire pardonner au nom de l'instinct ce que le monde réprouvait. Il l'avait d'autant plus déçue qu'elle avait rêvé pour lui d'un destin plus exigeant, plus noble que le leur. Depuis deux ans, ils ne communiquaient plus que par des reproches et des cris. Combien de fois ne l'avait-il pas traitée de vieille conne ? Elle vivait le fait d'être une mère comme un chemin de croix, une punition, une fatalité. La métamorphose d'Ange pendant ces derniers jours la déconcertait. Il ne buvait plus de bière, mais ce qui l'étonnait le plus c'était qu'il n'en parlait pas, comme si ça avait été quelque chose de tout à fait naturel. Un tel changement tenait du prodige : elle ne savait plus combien de fois il leur avait annoncé qu'il s'arrêterait définitivement de boire. Invariablement, il se mettait alors à leur rendre la vie impossible sous prétexte qu'il était en manque ; mais cette fois semblait la bonne et en plus tout se passait avec une étonnante discrétion.
Une autre chose la bouleversait : la soudaine froideur qu'il manifestait vis-à-vis de Laure. Leur inceste, elle était bien obligée d'appeler les choses par leur nom, n'était un secret pour personne. Elle le vivait avec un profond sentiment de honte et de dégoût, mais aussi avec une certaine compréhension : ses enfants étaient si proches et tellement différents des autres habitants de la vallée. Elle ne pourrait jamais s'avouer que s'y ajoutait l'apaisement de ne plus voir sa fille traitée comme une prostituée par des paysans qui se vantaient ouvertement d'avoir eu ses faveurs.
L'alcool, la drogue, le sexe, c'était choquant, frustrant parfois, mais ça tenait debout, c'était son univers et puis, sans qu'elle sache pourquoi, tout s'était grippé. Le bon, le méchant, elle ne savait plus quel rôle était joué par chacun. Elle accusait Slimane d'être le catalyseur de ces bouleversements, mais elle n'était pas dupe, ils étaient tous responsables, et sans doute elle plus que les autres.
Elle avait envie de passer la main dans la longue mèche de son fils comme elle le faisait autrefois, mais un sentiment de pudeur la retenait.
Extrait
Mais comment faire pour se détacher d'Ange et s'occuper des autres? Ils ne l'intéressaient pas. Quand elle était avec eux elle ressentait un malaise. C'était comme si elle était mal dans son corps. Dans la vallée, elle avait couché avec presque tous les gars de son âge, elle s'était donnée à eux avec frénésie sans jamais ressentir d'autre sentiment qu'un dégoût profond.
Avec son frère, il en allait tout autrement. Elle se sentait coupable, mais elle passait avec lui des moments de tendresse infinie. Dans l'acte même elle oubliait sa honte et rejoignait des paradis que personne d'autre qu'elle ne pouvait imaginer. L'idée qu'elle devrait se passer de ces moments de bonheur pour retomber dans les turpitudes minables était complètement désespérante. Pourtant, elle savait que le Papet avait raison et qu'elle n'avait pas d'autre avenir. Machinalement, elle se lécha les doigts et le parfum odorant de la lavande chassa son amertume mais pas ses idées noires.
Et pourtant, Gustave se sentait le même homme qu'à vingt ans, sauf, c'était malheureusement vrai, quand il était en face d'une glace. Il ne se reconnaissait pas dans ce type à la taille toute ronde, aux rides creuses qui lui barraient le front, aux épaules tombantes et à la démarche voûtée. Il faisait chaque matin une séance d'assouplissements dont il sortait courbatu, mais les années s'entassaient sur son corps au point qu'il avait banni les miroirs de sa chambre.
- Je me trouve comme j'aime me trouver. Ce que tu ne peux pas comprendre, c'est que je m'habille comme je suis en réalité ; toi tu me vois vieux, mais même parmi tes copains, il y en a qui ne s'attachent pas à cet aspect superficiel que tu privilégies, ils sentent à quel point je suis resté jeune et ouvert.
- Pourquoi tu refuses de vieillir ? C'est la chose la plus normale ! Tu ne dois plus faire ce que moi je peux faire. Ce serait vachement injuste, si tu pouvais avoir à la fois l'expérience, et la pêche. C'est comme si tu voulais être papa quand tu deviens grand-père. Ce serait indécent.
- Je ne vois pas en quoi. Ma peau vieillit, mon corps peut vieillir, mais dans ma tête il n'y a pas une ride. D'ailleurs, ton conformisme m'étonne. Toi qui es jeune, tu devrais remettre toutes ces banalités en question ; au lieu de cela, on dirait que ton seul but est de nous persuader que nous ne sommes plus bons à rien. Pourquoi ? Pour prendre notre place ? Écoute, une place, on ne la prend pas, on se la fait !