C’est sur des cahiers d’écoliers, qui ont échappé à la guerre sévissant
en Afrique entre Bukavu et Bounia, que Floribert Mugaruka Mukaniré a écrit ce
roman magnifique, d’une grande poésie. Nous plongeons dans les rites, les
coutumes et les symboles d’une société traditionnelle africaine juste au moment
où les Blancs arrivent. Mais l’essentiel de ce roman si sensible réside à mon
avis dans quelque chose de plus universel : la question du parricide, ici
spécifiée en régicide. La conception d’un fils d’une part assure la continuité
et la transmission, ici celle de la royauté et de la tribu, mais d’autre part
elle met en « danger » le père, ici le roi. Le roman commence par un régicide.
(...)
Tout cela est universel, mais en Afrique, dans cette
tribu, c’est la tradition qui règle la question. Les fils ne restent pas, on
le comprend, près de leurs pères. Ils sont recueillis et élevés par des
proches, des notables. Distance entre père et fils marquant la crainte
devant ce qui, inéluctablement, arrive, à savoir que le fils, par le
simple fait de l’inscription du temps, détrônera son père et héritera,
même si cet événement est repoussé dans le lointain par la distance que
la tradition met entre les deux générations.
Yaki, le fils adoptif du roi Mbala I qui sera
assassiné, seul à pouvoir voir le roi lorsqu’il le désire, représente
le fils qui n’a plus ni père ni mère pour le protéger. Sa mère est
morte en le mettant au monde, son père est mort peu de temps après en tombant ivre
mort dans un ruisseau. Bien sûr, Yaki, qui ne peut prétendre
hériter de la royauté peut donc approcher le roi parce qu’il ne
représente aucun danger pour lui. Il est soupçonné d’être l’assassin du
roi, puisque, précisément, avec la vieille Nzabuka, il était le seul à ses côtés
la nuit du régicide(...)
Dans ce roman africain sur la transmission, ancré dans
la tradition au sein d’une tribu, le fait est que, au fil des
péripéties, tandis que Yaki reste jusqu’au bout le suspect numéro un,
la première possibilité, celle où le fils qui hérite de la royauté est
en quelque sorte désigné par l’ancien roi, ne dure pas. Mbala II règne
quelques jours, puis meurt dans une bataille. En donnant un bracelet à
Yaki juste avant de mourir, il le désigne comme son successeur, comme
le nouveau roi. Mais est-ce que la transmission, c’est ça ? Le
suspense dure jusqu’à la fin. Tandis que Yaki, qui depuis le début veut
découvrir qui est l’assassin du roi Mbala I son père adoptif, sent bien
que l’héritier, ce n’est pas lui. La nomination de l’héritier ne peut être faite
par le père, Mbala II ne
vit pas. (...)
D’autre
part, l’arrivée des Blancs, démontrant qu’il y a autre chose au-delà de
l’horizon, ajoute une plus grande intensité au caractère précaire et changeant
des choses, ce qui souligne encore plus que le confort matriciel n’existe pas
au-delà de la naissance. Dans « le Bassin des dieux », ce qui est jeté ne
serait-ce pas le giron maternel fantasmé comme éternel, et ce qui en réchappe ne
serait-ce pas une matrice qui ne dure que le temps gestationnel, le temps pour
que le successeur soit formé, et ensuite elle disparaît ?
Un pacte se signe avec le Blanc, pour organiser de la permanence dans le changement, non sans inquiétude.
Très beau roman ! Vraiment !
Alice Granger Guitard