Le Bassin des dieux
Floribert Mugaruka mukaniré, Editions NZE, 2005

C’est sur des cahiers d’écoliers, qui ont échappé à la guerre sévissant en Afrique entre Bukavu et Bounia, que Floribert Mugaruka Mukaniré a écrit ce roman magnifique, d’une grande poésie. Nous plongeons dans les rites, les coutumes et les symboles d’une société traditionnelle africaine juste au moment où les Blancs arrivent. Mais l’essentiel de ce roman si sensible réside à mon avis dans quelque chose de plus universel : la question du parricide, ici spécifiée en régicide. La conception d’un fils d’une part assure la continuité et la transmission, ici celle de la royauté et de la tribu, mais d’autre part elle met en « danger » le père, ici le roi. Le roman commence par un régicide. (...)

Tout cela est universel, mais en Afrique, dans cette tribu, c’est la tradition qui règle la question. Les fils ne restent pas, on le comprend, près de leurs pères. Ils sont recueillis et élevés par des proches, des notables. Distance entre père et fils marquant la crainte devant ce qui, inéluctablement, arrive, à savoir que le fils, par le simple fait de l’inscription du temps, détrônera son père et héritera, même si cet événement est repoussé dans le lointain par la distance que la tradition met entre les deux générations.

Yaki, le fils adoptif du roi Mbala I qui sera assassiné, seul à pouvoir voir le roi lorsqu’il le désire, représente le fils qui n’a plus ni père ni mère pour le protéger. Sa mère est morte en le mettant au monde, son père est mort peu de temps après en tombant ivre mort dans un ruisseau. Bien sûr, Yaki, qui ne peut prétendre hériter de la royauté peut donc  approcher le roi parce qu’il ne représente aucun danger pour lui. Il est soupçonné d’être l’assassin du roi, puisque, précisément, avec la vieille Nzabuka, il était le seul à ses côtés la nuit du régicide(...)

Dans ce roman africain sur la transmission, ancré dans la tradition au sein d’une tribu, le fait est que, au fil des péripéties, tandis que Yaki reste jusqu’au bout le suspect numéro un, la première possibilité, celle où le fils qui hérite de la royauté est en quelque sorte désigné par l’ancien roi, ne dure pas. Mbala II règne quelques jours, puis meurt dans une bataille. En donnant un bracelet à Yaki juste avant de mourir, il le désigne comme son successeur, comme le nouveau roi. Mais est-ce que la transmission, c’est ça ? Le suspense dure jusqu’à la fin. Tandis que Yaki, qui depuis le début veut découvrir qui est l’assassin du roi Mbala I son père adoptif, sent bien que l’héritier, ce n’est pas lui. La nomination de l’héritier ne peut être faite par le père,  Mbala II ne vit pas. (...)

D’autre part, l’arrivée des Blancs, démontrant qu’il y a autre chose au-delà de l’horizon, ajoute une plus grande intensité au caractère précaire et changeant des choses, ce qui souligne encore plus que le confort matriciel n’existe pas au-delà de la naissance. Dans « le Bassin des dieux », ce qui est jeté ne serait-ce pas le giron maternel fantasmé comme éternel, et ce qui en réchappe ne serait-ce pas une matrice qui ne dure que le temps gestationnel, le temps pour que le successeur soit formé, et ensuite elle disparaît ?

Un pacte se signe avec le Blanc, pour organiser de la permanence dans le changement, non sans inquiétude.

Très beau roman ! Vraiment !

Alice Granger Guitard

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