Le making off du recueil :
KIVU AU COEUR DE LA VIOLENCE

Tout a commencé en août 2003. Michel cadence reçoit une lettre de Floribert qui lui fait part de la situation désespérée dans laquelle il vit . Voici un extrait :

"Je suis joyeux de rompre ce long silence, pour vous saluer, et vous signaler que nous sommes encore vivants, ma famille et moi-même, malgré les évènements très fâcheux que nous venons de traverser. Et on n'en voit pas encore la fin.

Depuis longtemps, les "Intera mwe" (militaires rwandais en fuite) qui habitent les forêts avoisinantes pillent, violent, et emmènent les jeunes filles des localités qui leur sont proches pour en faire de force leurs femmes. Ici, à Walungu, nous étions sous la coupe des "Mudundu 40" ou "M40", milice locale dans la mouvance du RCD qui occupe tout l'est du Congo Démocratique. Par excès de zèle, le M40 a voulu s'emparer de Bukavu le 5 avril 2003.

Le 6, les "Intera mwe" sont venus dans notre village, pillant les maisons, emportant les vaches, et même 4 filles. Heureusement, on nous avait réveillé à temps, et j'ai pu emmener toute ma famille se cacher dans un champ de manioc où nous avons passé la nuit. Dès ce jour-là, notre calvaire a commencé.

Le 7, j'ai expédié les miens dans un village un peu plus éloigné, restant seul pour garder la maison. La nuit, je me cachais dans un champ, laissant la maison ouverte pour que les pillards éventuels ne démolissent pas les portes en les forçant.(...)"

L'émotion est grande à la lecture de cette lettre. D'une part, c'est une découverte : pour les médias occidentaux cette zone n'est plus en conflit, et nous pensions que la situation était en voie de normalisation alors que la réalité sur le terrain était dramatique. Que faire? Dans un premier temps, assurer la parution du roman "Le bassin des dieux" dont nous avions le manuscrit, et le plus vite possible, malgré les difficultés quasi insurmontables de communication avec l'auteur : un aller-retour de courrier demandait de 4 à 6 mois.

Dès la parution du roman, en janvier 2006, nous demandons à Floribert de réunir des témoignages sur ce qu'il a vécu.

LE TEXTE

En avril 2006, il nous envoie un premier jet. En fait il s'agit de statistiques sur les atrocités:

Des documents très précieux, mais inexploitables pour le grand public. Floribert que l'on peut enfin joindre (parfois) au téléphone, comprend notre demande de relation la plus neutre possible des actes subis par la population, un travail de journaliste au départ. Mais les atrocités sont telles, qu'il ne peut les coucher sur le papier. Il commence quelques récits issus de sa propre expérience. Il joint des photos prises par des religieux. Des photos terribles.

En fait, vers le mois de mai se produit chez l'auteur comme une catharsis: l'écriture devient de plus en plus précise, la relation dépasse sa propre expérience, et il arrive enfin à exprimer sous forme construite ces horreurs qu'il a enfouies dans sa mémoire au fil de ces années épuisantes. Des textes (écrits à la main) nous parviennent presque chaque semaine, venant du Vatican, ou de Belgique, au gré des religieux et des agents d'ONG qui voyagent.

En transcrivant ces témoignages, nous vivons les actes barbares que nous saisissons lettre à lettre. Nos nuits sont peuplées de cauchemars atroces. Mais c'est une devoir, "Un devoir de violence". Pourtant, nous remarquons que les récits portent souvent sur les mêmes protagonistes, en particuliers les Hutus, qu'ils soient congolais ou rwandais. Floribert ne peut s'empêcher d'exprimer le vécu : certains sont plus barbares que d'autres. Mais un tel livre se doit d'être non pas objectif, mais éclairant dans toutes les directions. Nos recherches sur Internet nous amènent à prendre connaissances d'actes commis par les autres intervenants. Floribert, malgré l'insécurité qui perdure, va, sur notre demande, chercher des témoignages sur les crimes commis à Kabare, par exemple. Les derniers textes nous parviennent en octobre 2006. C'est Kangni Alem qui a l'idée du titre, et Florent Couao-Zotti qui donne les indications de corrections. Enfin, Ada Bessomo de Lille fera la dernière pêche aux coquilles.

LA COUVERTURE

Nous la voulions honnête par rapport au contenu du livre. Elle devait choquer par sa violence. Malheureusement, Floribert avait été agressé quelques mois plus tôt, et on lui avait avait volé son appareil photo (il relate le fait dans le livre). Nous en avons acheté un de même marque sur ebay, envoyé aussitôt en Belgique à une dame qui partait pour Walungu. Pas de chance! la pellicule utilisée là-bas était périmée et rayée, si bien que nous avons reçu l'image suivante :

Des rayures, des défauts innombrables, des couleurs délavées : pas le choix! Il faut faire avec. D'autant que la détermination dans le regard de cette femme est admirable. Plus de 100 heures de retouches seront nécessaires. Par contre, nous avions demandé à l'auteur de mettre en face de la femme un milicien menaçant, mais il nous a fait comprendre qu'en le faisant, il aurait mis sa propre vie en péril, si quelqu'un surprenait la pose.

Arrive alors l'épisode le plus amusant (c'est vraiment le seul!) de cette aventure. Une pièce est jouée au TEP à Paris (Catharsis de Gustave Akakpo), et des Kalachnikovs sont entre les mains des acteurs et aussi des spectateurs. Quelle aubaine! D'autant que parmi la troupe, il y a un ami, l'excellent conteur togolais Roger Atikpo. Il accepte immédiatement de jouer le rôle du milicien. Et nous transportons la kalach  à minuit, à travers Paris jusqu'à son hôtel, ou nous la déposons en son absence. Vous imaginez la tête de la réceptionniste! Le lendemain, la kalach emballée dans un sac poubelle, nous nous rendons au parc des Buttes Chaumont pour les prises de vues. Alors que nous marchons le long de la grille du parc, un véhicule de police passe à notre hauteur. Il s'arrête. Les 4 policiers observent attentivement le sac poubelle... Moment délicat, déjà nous préparons mentalement un scénario crédible. Mais ouf! le véhicule démarre sur un hochement de tête du conducteur...

Au milieu des enfants qui batifolent, nous prenons ces photos:

Et oui, mesdames, les tablettes de chocolat de Roger sont appétissantes! Inutile pourtant de nous demander son adresse : il est marié...

Bien sûr les spectateurs ne manquent pas, en particulier des jeunes des cités environnantes qui se demandent ce que ce black fait au Buttes avec une Kalach menaçante.

Il ne nous reste plus qu'à adresser quelques exemplaires à l'auteur qui ne pourra organiser aucune rencontre, aucun débat. Souhaitons qu'ils mettent moins de temps à lui parvenir que ceux du Bassin des dieux. Il a fallu 9 mois au Conseiller culturel de l'ambassade de France de Kinshasa pour lui faire parvenir deux exemplaires (les autres se sont évaporés).